La fille qui cabra le monde

Detroit, au cœur de l’année 1964.
Une lumière pâle traverse un salon tranquille, et une enfant de treize ans, les yeux ouverts comme deux portes sur le vaste monde,
regarde les Beatles faire vibrer l’écran.
Dans ce moment suspendu, rien n’existe que cette musique qui semble courir à toute allure, comme un cheval lancé dans le vent.
Elle le comprend immédiatement :
ce n’est pas un rêve qu’on épouserait, mais un élan qu’on suivrait.
Elle vient d’une lignée qui ne cède pas.
Son grand-père avait apporté d’Italie un feu vif, sa mère tenait dans ses mains la force silencieuse des terres hongroises, et son père faisait rouler dans la maison des mélodies de jazz qui semblaient tracer un chemin vers des horizons plus grands.
Dans ce terreau-là, les décisions poussent droites.
À quatorze ans, elle choisit la basse.
Elle la soulève comme on prend une promesse.
Le bois lourd, les cordes profondes, un instrument qui répond à l’appel intérieur de celles qui ne se contentent pas d’accompagner la vie, mais la frappent au rythme de leur propre cœur.
Avec ses sœurs, elle crée un groupe.
The Pleasure Seekers.
Un nom qui porte déjà le souffle des cavalières qui partent vers l’inconnu, elles qui n’étaient encore que des jeunes filles et déjà, pourtant, la promesse d’un sillage.
À vingt et un ans, elle quitte l’Amérique. et l’océan qu’elle traverse devient simplement la distance nécessaire entre l’ancien monde
et ce qui l’attend.
En Angleterre, la scène la reconnaît comme une force qui avait enfin trouvé son espace.
La lumière s’attache à elle avec la loyauté d’un chien de prairie, et lorsqu’elle enfile sa combinaison de cuir noir, l’air lui-même semble retenir son souffle.
Elle monte sur scène, sa basse tenue bas contre elle comme un cœur supplémentaire.
La musique jaillit avec l’élan d’un cheval qui rompt sa longe, et il n’y a plus ni doute ni frontière : seulement une femme, debout, qui avance selon sa propre loi.
En 1973, Can the Can éclate comme une étoile neuve.
Le monde entier se retourne.
On voit alors cette silhouette menue, à peine un mètre cinquante-deux, rayonner d’une autorité tranquille, comme une reine de saloon qui aurait, à force de courage, fait sien tout l’Ouest intérieur.
Les tournées s’enchaînent, les routes s’ouvrent sous ses pas,
et, sans bruit, dans les chambres de milliers de petites filles, on épingle son visage sur un mur comme on accroche la première carte d’un pays encore inexploré.
Suzi avance.
Elle avance avec la constance des rivières qui savent où mener leur courant. Rien ne l’interrompt.
Rien ne diminue la force qu’elle porte.
À plus de soixante-dix ans, elle apparaît encore dans la lumière des projecteurs comme si chaque scène était une plaine ouverte et chaque soir un lever de soleil.
Le cuir, la basse, le souffle… et cette certitude sans faille que la liberté se joue toujours au premier pas.
Chaque note qu’elle frappe affirme la même vérité simple :
les limites n’existent pas pour celles qui refusent de les regarder.
Elle fit ce qui n’avait jamais été fait, c’était la route que son cœur connaissait.
Suzi Quatro n’a pas cherché un trône.
Elle l’a façonné, ligne après ligne, comme une artisane du possible.
FEMINA LIBERTÀ
Quand on te dit que personne ne l’a fait, réponds doucement, comme si tu parlais au vent :
« J’arrive. »

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